Finalistes 2015

Nous n’avions pas perdu notre temps

Jérémy me força la main pour venir fouiller les déchets de l’usine avec lui. Je lui avais dit que, s’il voulait faire pareille folie, je ne l’en empêcherais pas, mais je l’avais sommé de me laisser tranquille. Sourd à mes complaintes, il rigolait et me tapait dans le dos. J’aurais pu l’étrangler. C’était mon meilleur ami. J’étais gâté.

Nous y allâmes dans sa vieille voiture pourrie, histoire de bien se faire repérer. Sa caisse pétaradait et s’étouffait à chaque feu de circulation. J’en aurais pleuré.

Il était 3 heures du matin quand nous pénétrâmes dans l’usine. La porte n’était pas barrée. Je commençais à me demander si on ne faisait pas tout un foin pour rien.

Quand nous arrivâmes devant la benne à ordures, Jérémy retroussa ses manches avant de grimper à l’intérieur. Je me contentai de faire le guet. J’épiais les lieux en frôlant l’apoplexie à chaque bruissement de vent.

Nous déchirâmes le sac du dessus et en éparpillâmes le contenu sur le sol crasseux. Une tonne de réveils y étaient enfouis. C’était le type d’engin avec les aiguilles en plastique qui peuplait les magasins à un dollar de ce monde.

Nous découvrîmes aussi des montres, des horloges pour les murs, des cadrans lumineux et ainsi de suite ad nauseam.

Je félicitai mon ami de son initiative. Nous n’avions pas perdu notre temps. J’avais justement besoin d’une montre.

 

Mélissa St-Yves
Cégep Limoilou

Épaves

J’avais demandé à Billy de venir voir l’usine avec moi. Je l’avais convaincu en disant que, pour une fois, il ne serait pas seul à ne rien voir. La nuit, il n’y a de repères pour personne, qu’on ait les yeux embués comme lui ou grand ouverts comme la plupart des gens. La pénombre me rendait nerveuse, alors nous avions couru, nos mains poisseuses l’une dans l’autre jusqu’au géant de béton. Un monstre aux intérieurs à découvert, parsemé de crevasses servant de fenêtres, sa peau de ciment rongée par les années et la pluie. Je savais que c’était derrière, près de la rive, que nous trouverions les poubelles : le pot d’or au bout d’un arc-en-ciel d’acide.

J’avais souhaité que Billy puisse voir, mais, ses yeux n’arrivant pas s’habituer à la noirceur, alors je lui avais tout décrit. Devant nous gisaient une vingtaine d’épaves dans un état pitoyable. Des kayaks défraîchis, des canots vétustes, des voiliers nus comme des squelettes sans chair, des bateaux de toutes sortes, vaisseaux fantômes semblant provenir d’un autre monde. Billy m’avait écouté, resté planté sans rien dire, ahuri, puis s’était soudainement mis à rigoler, secoué de ricanements rugueux de vieil homme. Légèrement offusqué, je lui avais demandé ce qui lui prenait. Entre deux gloussements, il avouait qu’il ne cesserait jamais d’être surpris par l’insécurité des hommes. Ils s’achètent des bateaux, disait-il, parce qu’ils veulent se préparer pour la grande traversée. Quand le moment arrive, soit ils n’osent plus aller voir l’autre rive, soit ils comprennent finalement qu’ils n’auront jamais besoin d’un vieux navire poussiéreux pour s’y rendre.

Ivoire Nadeau
Cégep Garneau

Court-circuit

Elle a demandé à ce que l’on découvre ce qui clochait. Qu’on trouve l’engrenage rouillé dans son système.

En d’autres temps, il s’y déroulerait un travail à la chaîne plus ou moins parfait. Intention, objectif, réception du message, renvoi d’une réponse, action, atteinte de l’objectif. Ainsi de suite.

On lui dit que ça risque de ne plus survenir de cette façon. Ça ne produit plus comme il faut dans son usine. Ça bloque à des endroits, le message s’arrête, ralentit ou ne se rend simplement pas. D’où ça provient ? Son père, sûrement. C’est génétique. Pas héréditaire. Oui, quelques probabilités pour sa fille de l’avoir. Ou peut-être pas. On ne saura jamais.

Elle essaie de marcher. De prendre une tasse dans sa main. De se souvenir de ce qu’elle doit faire demain… intention. Objectif. Plaque. Intention ! Objectif ! Sclérose. Réception du message, pas de réponse. C’est comme un fil électrique grugé par un rat. L’énergie se perd, s’échappe par la fissure avant de se rendre à destination. Sa moelle épinière est devenue une autoroute avec des nids de poule. Avec le temps, la suspension ne tiendra plus. Avec le temps, le stress fera que ce n’est plus elle qui tiendra le volant.

Elle pleure. Elle refuse. Ce n’est pas vrai qu’elle va fermer l’usine en secouant un drapeau blanc. S’il faut qu’elle se rende au travail en rampant, elle le fera.

Elle regarde ses membres qui ne seront bientôt plus sous ses ordres. Elle ne sera plus le patron.

Rosalie Campeau
Mt Laurier