Les anciens gagnants

2009

SANS TITRE (1er prix)

Ouvre la porte de la remise et sors ton vélo maintenant. Je t’emmènerai. Rai. Je parle encore du futur, mais tu comprends bien qu’il appartient déjà à maintenant. Je t’emmènerai donc, à l’autre bout de l’île, à l’autre bout de Lachine. Pas la grande Chine, celle avec la muraille, mais la petite, avec ses voiliers, au bout de Montréal. Pour maintenant, la petite est suffisante. Il ne sert à rien de prendre un taxi jusqu’à l’aéroport, d’acheter des billets hors de prix et d’aller voir ce qu’il y a de plus beau à l’autre bout de la Terre. Comme cette chute, cette rivière et cette forêt gigantesque que ta mère te montrait, plus jeune, dans ses fameux livres de géographie. Forêt qui, maintenant, n’existe qu’à moitié. Contentons-nous plutôt du maintenant, de l’ici, mais sans bouder l’infini. Ne volons pas dans une machine de ferraille. Marchons plutôt les pieds sur le sol, dans la boue ou la glaise, ta main dans la mienne. Utilisons la mécanique de nos bicyclettes, par la piste qui longe le canal et les usines de l’autre siècle. Nos bicyclettes sont nos avions personnels. Elles nous permettront de voler, de se perdre dans le vent, tout en touchant la terre en même temps. Plonger dans le Saint-Louis, sur lequel nous verrons le même soleil s’éteindre, le soir venu, dans l’horizon de l’eau. La Terre est ronde. La fin ou le bout du monde, là-bas, est le même qu’ici. Il ne sert à rien d’attendre mille ans. Parlons maintenant, mais tout près. Nous sommes les pèlerins des temps imprécis.

Premier prix
Émilie Dessureault-Paquette
Cégep André-Laurendeau

SANS TITRE (2ème prix)

5 h 22 A.M. Maudite petite vieille à marde ! Elle ne comprend pas, cette vieille peau abandonnée de tous, que chanter l’opéra pour ses trois mille chats aux petites heures du matin, ça endort peut-être sa marmaille féline, mais que ça réveille les voisins ! Sale conne, je vais m’en rappeler ! Je me résigne à me lever de mon lit. En grognant, je me dirige vers mon système de son. Je mets dans le lecteur de disque compact, un disque gravé spécialement pour la vieille fripée. De mes haut-parleurs rugissent une armée de bouledogues enragés. Les chats déraillent, la vieille panique et je me recouche, satisfait de l’acte héroïque que je viens de commettre. Les aboiements des bouledogues ont un effet calmant sur ma personne et je me rendors immédiatement.

7 h 37 A.M. Miaulements extérieurs, bruits de griffes sur la porte, son de la moustiquaire en train de rendre l’âme, je hais ces salopards de chats. Je me lève, maudissant Dieu d’avoir créé ces animaux abjects et les vieilles qui les adorent, et j’ouvre la porte d’entrée. Odeur d’urine, boules de poil régurgitées sur le tapis « Bienvenue », porte lacérée et ruines de moustiquaire, ma haine envers ces créatures démoniaques n’a plus de limite. En moins de cinq minutes, mon pied les expédie en bas du balcon, en plein milieu de la rue. On va voir si les chats retombent sur leurs pattes. Trois d’entre eux sont retournés voir le Créateur, et les autres sont plutôt amochés. Grâce à moi, la voisine va économiser sur la nourriture pour chats. La journée est à peine commencée que cette pétasse de voisine de merde me fait perdre mon temps et ruine ma journée. Sale conne, je vais m’en rappeler.

8 h 13 A.M. Toc, toc, toc ! Ça cogne à la porte. Je regarde par la fenêtre. C’est elle. J’imagine qu’elle a dû prendre les présences de ses précieux bébés et voir qu’il en manquait trois et que les autres ne sont pas beaux à voir. J’en ai plein le cul de perdre mon temps à cause de la passion pour les indésirables félins de ma très chère voisine d’amour. C’est aujourd’hui que ça se passe. Toc, toc, toc ! TA GUEULE ! J’arrive ! C’est décidé, ça se passe aujourd’hui, pas demain là, aujourd’hui ! Toc, toc, toc ! C’est assez ! J’ouvre la porte. Elle me gueule après : « T’as tué mes chats, salaud, mes pauvres minous, bla-bla-bla… » Je la regarde et lui dis que de toute façon on finit tous par crever. Elle continue à gesticuler et à crier. J’en ai vraiment plein le cul. Je la pousse, elle tombe en bas du balcon. Une culbute de deux étages, ça devrait suffire pour avoir la paix. Je ferme la porte.

8 h 25 A.M. Je m’assois dans mon fauteuil. Je souris à l’idée que je vais pouvoir profiter de ma journée et de savourer le moment présent. Jouissance. Jappements aigus, un « Va chercher le nonos », bruits de griffes sur le plancher, je hais le chihuahua de la petite voisine du dessus. Sale conne, je vais m’en rappeler…

Deuxième prix
Alexandra Houle
Cégep de Saint-Hyacinthe

2008

C’EST DIMANCHE

C’est dimanche, et j’ai du pain dans mes poches. Je me dirige d’un pas absent vers le lac situé derrière le chalet familial. Sous les arbres, j’aperçois deux bancs de bois grossièrement travaillés placés face à face, séparés par le lac. Mon grand-père les avait fabriqués pour reposer ses vieilles jambes lorsqu’il nourrissait les canards.

Lorsque j’étais jeune, mon père et moi venions à ce lac tous les dimanches. Nous prenions place, chacun sur un banc, armés de nos miettes de pain. Nous essayions d’attirer les canards loin de l’autre pour obtenir les quinze sous mis en jeu. Je gagnais toujours fièrement en pensant que j’avais une meilleure tactique que mon père. Je réfléchissais gravement à l’endroit où je devais lancer le prochain morceau de pain, et cela me faisait gagner en attirant tous les canards de mon côté. Pendant ce temps, à mon insu, de l’autre côté du lac, mon père mangeait le pain destiné aux canards et m’observait avec un sourire aux lèvres. C’est ainsi que nous passions nos dimanches après-midi, moi m’enrichissant dignement de quinze sous et lui d’un imperceptible surplus de poids. Puis, j’ai vieilli et quitté la maison familiale : la vie a changé, mais non les dimanches. J’ai continué à m’enrichir de quinze sous par semaine malgré la futilité de ce montant pour un adulte. C’était la tradition. Aujourd’hui, c’est dimanche. Je suis assis sur mon banc de bois, le même depuis vingt-trois ans. J’ai les poches pleines de pain sec. Je lance rapidement les miettes dans le lac, l’une à la suite de l’autre, puis j’observe les canards se les arracher. Finies les tactiques. Aujourd’hui, le banc d’en face est vide. Rien ne change pour les canards.

Premier prix
Ève Therrien
Centre d’études collégiales de Carleton

SANS TITRE

Il est encore là, fidèle au poste. Après toutes ces années d’attente dans le souterrain, jamais il n’a manqué un rendez-vous. Sa cravate bien lisse, ses cheveux ordonnés, d’un naturel inspirant la confiance, le respect, la réussite surtout, il le regarde de l’autre côté, d’en face, du banc. Il lui sourit et l’autre lui répond en même temps. Ils ne se parlent jamais, mais s’admirent certainement. Et quand un badaud innommable passe, les empêchant de se voir, ils serrent les dents, regardent leur montre, effacent un pli de pantalon et lâchent un soupir rassuré dès qu’ils retrouvent de l’autre leregard. Puis, quand chaque matin le train entre en gare, il récupère sa mallette et l’autre fait pareil. Se saluant d’un distingué signe de tête, ils se quittent. Et le lendemain, pareil. Et le surlendemain, pareil. S’asseyant station Schuman, un matin différent, il a un sursaut horrifié. Il a dû se produire un terrible accident durant la nuit pour que l’autre le dévisage ainsi, la figure entièrement déformée, d’une laideur épouvantable. Frénétiquement, il cherche de la monnaie dans ses poches, se rue sur le téléphone, ce qui le fera sans doute rater le train, mais l’urgence est évidente. Il faut s’assurer que, dès demain matin, station Schuman, soit remplacé le miroir en face du banc.

Deuxième prix
Virginie Blanchette-Doucet
Cégep de Drummondville

2007

LA PARTITION

La salle est comble. Sur les sièges s’agitent les derrières endimanchés. On attend le clou du spectacle, l’instant qui a fait rêver dès que le papier de l’argent s’est envolé pour faire place au papier du billet. On a hâte. Derrière le rideau épais, le pianiste sent le trac, cette bête féroce, s’agiter dans ses entrailles. C’est risqué. Un frisson parcourt la salle quand le musicien entre en scène ; son corps franchit l’espace jusqu’au piano. On remarque la partition qu’il tient, enroulée entre ses longs doigts fins. Il s’assied, second vertige. C’est la promesse de l’inconnu, du futur, de l’instant musical volatil à saisir. Un grand silence s’installe, comme le pianiste devant son instrument. Il respire profondément et s’apprête à plonger. Avec lui, dans la salle, on retient son souffle. À quand l’envol décisif ? On réprime quelques fous rires dans l’assistance. Il y a des gens qui ne supportent pas le silence. Le moment s’étire et on dirait que le temps s’est arrêté. Plus personne n’ose bouger. Les secondes s’égrènent, pesantes, forcées, comme les battements de coeur d’un mourant. Va-t-il jouer ? On attend, on piaffe, on s’impatiente. Et ce silence qui prend toute la place ! On essaie de disparaître, mais les mains gantées s’agitent sur les cuisses, les yeux roulent en tous sens. Le pianiste se lève, fait sa révérence et part, après avoir caressé les touches demeurées muettes. Sur la partition propre et blanche, pas une seule note : le silence.

Premier prix
Virginie Blanchette-Doucet
Cégep de Drummondville

SANS TITRE

Respire. Respire. Garde l’air dans tes poumons et libère-le sans que ta poitrine ne tremble. Desserre les poings, tes ongles entrent dans ta chair et ça te fait mal. Garde les yeux fermés, oui, pour mieux voir dans ta tête, mais pas si fort, efface les plis sur tes paupières. Écrire. On t’a dit d’écrire, de raconter ce qui s’est passé. On t’a mis dans une pièce, toute seule, avec une feuille et un crayon. Le papier est taché, il y a un cerne jaunâtre dessus. Quelqu’un l’a utilisé comme sous-verre. Ta main prend le crayon. Il est minuscule et disparaît complètement lorsque tu fermes le poing. Le silence est assourdissant. Il siffle à tes oreilles. Tes yeux fixent le carré trop clair que fait la feuille sur le plancher. Écrire oui. Tu poses la mine sur le carré. Le plomb laisse une marque sur le papier. Il en fait une autre, à côté du cerne jaune. De grands cercles couvrent la feuille. Ta main crée un fouillis sur le papier, le couvre désespérément de barbots. Couvrir la feuille de noir, la cacher derrière le plomb. Ta main tremble, toi aussi. Tes pensées sur la feuille, tes pensées derrière le plomb, vite ! Ils ont forcé la porte de la maison tard dans la nuit. Ils ont emmené Opa et tiré une balle dans la poitrine d’Oma qui courait au plus vite de ses vieilles jambes derrière la voiture militaire. Tu es restée trois jours sous le lit avant que la voisine ne te trouve. Maintenant tu regardes le carré de plomb devant tes yeux et tu écoutes le silence qui déchire tes tympans. Tu te berces doucement et tu penses à Oma qui est restée sur le bord du chemin. Le nez dans la terre de son pays qu’elle aimait tant.

Deuxième prix
Léonie Marion Jetten
Cégep de Saint-Laurent

2006

SANS TITRE (1er prix)

Il aurait mieux valu pour moi de fermer la porte de sa chambre, fermer le tiroir de sa commode. Clore la boîte, le livre, les yeux. Tout fermer pour ne pas briser ses mots, tuer ses écrits. J’ai compris cela bien après avoir lu pour la première fois ses poèmes. Je savais que je ne devais pas le faire. Pourtant, j’aimais ces mots dociles, valsant avec rythme andante. Ils étaient si tendres que j’encrais de larmes la page froissée, lue et relue. Bien sûr, j’en avais, des poèmes. Anonymes et froids. Tous destinés à de mystiques femmes déjà mortes ou parlant de gloire, de spleen, de vin. Mais ceux-là, ils étaient vrais. Ils sentaient la passion, le musc et le soleil. Des roses des sables. Ils n’étaient pas pour moi, même si j’aurais aimé. Plus je lisais, plus ma main s’ébrouait. Une page, une autre. Leur bruit épousait mon pouls dans ses sforzandos. Le galop frénétique de mes pupilles m’épuisait. Je ne pouvais, je ne voulais m’arrêter. Furtive, l’encre fuyait les fibres du papier pour imprimer mon coeur pianissimo. Mon regard s’imprégnait à peine du sens divin des vers que ceux-ci glissaient, liquides jusqu’au bas de la page. Mes doigts humaient les sillons de la plume désormais vides. Je compris. Au pied de la feuille s’était agglomérée une masse dense et noire qui coulait avec douleur sur le sol. Goutte à goutte. J’élevai la source au-dessus de ma tête et m’abreuvai de ce fiel poétique, la quintessence qui maudit l’écrivain et me maudit aussi.

Premier prix
Marie-Pier Bouchard-Dallaire
Cégep d’Alma

SANS TITRE (2ème titre)

« Il aurait mieux valu que tout cesse dès le commencement. » Ce furent ses dernières pensées. Quelques instants plus tôt, il se trouvait dans un autocar bondé et avait les yeux fixés sur les immeubles qui défilaient. Certains étaient complètement écroulés ; d’autres semblaient ne tenir debout qu’en l’attente des prochains bombardements. Mais il se disait bien que, dans un moment, il pourrait faire changer les choses. C’est pourquoi il devait se rendre à l’ambassade, dans le cadre d’une conférence des Nations Unies. Il pourrait enfin s’exprimer sur cette guerre qui semblait ne jamais finir. Cette guerre commencée il y a des lustres et dont les gens ne connaissent pas le motif. Ce fut le commencement de la fin : guerre civile, guerre religieuse, guerre à laquelle ont pris part les pays riches dans le but de s’enrichir et qui sème l’indifférence dans le monde entier. Il descendit à la station prévue et vit y monter un homme portant une casquette et un sac à dos. Dans la capitale, tout le monde avait maintenant l’air suspect. La peur de frôler un kamikaze ou d’être abattu pour avoir été faussement identifié rongeait les gens par l’intérieur. Étrangement, on s’appliquait à rester indifférent, malgré le fait que leur pays implosait littéralement. C’est cette désillusion qu’il lisait en ce moment dans les yeux de ceux qu’il croisait, de tous ces gens laissés à eux-mêmes, qui ne connaissaient que la guerre depuis trop longtemps. Ce conflit n’était que la loi de la jungle et le principe d’action-réaction. Pour protester, ils étaient contraints à poser des gestes désespérés en maudissant celui qui a jeté la première pierre. Et il ne faisait pas exception. Cette seule manière de protester, il l’utilisait maintenant volontiers. Il marchait tranquillement vers le poste de contrôle et ne pouvait désormais plus reculer. « Il aurait mieux valu que tout cesse dès le commencement », se dit-il. Il appuya sur le détonateur.

Deuxième prix
Sylvie Plessis-Bélair
Cégep de Rimouski

2005

VAINCRE À SA FAÇON

« Si j’étais terrorisée, je n’avancerais pas. » C’est ce que je me répète sans arrêt tout en marchant dans cette ruelle sombre, dégoûtante et hurlante de grincement. Le moindre son devient une phobie, mais si je me laisse gagner par l’effroi, il est certain que mes plus grandes craintes se réaliseront. Tout le monde sait que tous les violeurs, tueurs, kidnappeurs ou voleurs se terrent dans l’ombre d’une sombre ruelle. Éphémère pensée quand un chat ou peut-être un rat s’entremêle dans vos pattes. J’ai presque crié, mais je dois me taire. Toute la réussite de l’opération repose sur mes bruits de pas décidés et sur le silence de ma voix. Et peut-être aussi de la mini-jupe, que je me dois de porter. Je préférerais avoir peur à l’idée de prendre l’avion ou encore être « grano » et avoir peur de tout ce qui n’est pas « bio ». Avoir peur que le ciel me tombe sur la tête me serait peut-être plus facile à vivre que cette peur que justice ne soit pas faite. Cette crainte infinie qui vous oblige à revoir tout votre système de valeurs d’un bout à l’autre. Ce souffle d’effroi qui soudainement se met à contrôler toute votre vie dans les moindres petits détails. Ce soir, cette nuit, je préférerais être ailleurs et avoir peur d’autre chose que de l’injustice. Enfin ! Je reconnaîtrais ses pas feutrés entre mille. L’être immonde, plutôt que l’homme, que je recherche aussi sûrement depuis deux ans semble daigner se montrer. Pour la première fois depuis trois mois je n’ai aucun remords à soulever l’arme et, un peu contrairement à ce que je pensais, à tuer celui qui m’a enlevé ma meilleure amie, qui m’a violée et a subtilisé ma faculté d’écrire. Ma main artificielle appuie sur la gâchette, le coup résonne. Maintenant je n’ai plus peur de l’injustice, justice est faite pour Juliana et pour moi, tout comme je n’angoisse plus à l’idée du fusil sur ma tempe. La lettre dactylographiée dans mon sac, le roman sur la table de mon appartement raconteront comment j’ai choisi de vaincre mes plus grandes peurs…

Premier prix
Julie Quévillon-Mantha
Collège André-Grasset

IMMORTELLE SOUFFRANCE

J’ai peur, et c’est toi, souffrance, qui m’angoisse ainsi. Depuis des lustres, tu plonges les gens dans le désespoir, dans une dysphorie profonde. Tu n’es qu’une sans-coeur, profitant de nos âmes détruites pour te nourrir. Tu prolonges la mort des êtres vivants qui peu à peu perdent leur sang, tu étouffes le coeur de ceux qui ont trop aimé celui ou celle qui n’a pas su le faire. Tu es celle qui tourne le fer dans la plaie, jour après jour tu trouves le moyen d’accomplir tes méfaits. Comment peux-tu donc agir ainsi ? Comment fais-tu pour être si pénible ? Il n’y a pas un seul jour qui passe sans que tu ne causes de ravages. Meurtres, incendies, viols, agressions, toutes les raisons sont bonnes pour nous harceler, pour nous démoraliser, pour nous achever. La mort, ton associée, sait s’y prendre elle aussi. Sournoisement, elle attaque ceux que nous aimons, puis te nourrit à notre détriment. Ta faim n’a donc aucune limite ? Sache, souffrance, que jamais tu n’auras le dessus. Malgré toute la peine que tu as appris à nous causer, nous finissons tous un jour à te surmonter. Tu peux briser nos rêves, ternir nos joies et nous plonger dans le deuil, toutefois jamais tu ne réussiras à éteindre l’espoir que nous avons de nous en sortir, jamais tu ne pourras nous empêcher de vivre pleinement notre vie. Nous pourrions tous nous passer de toi, alors pars donc et ne reviens pas. Ainsi, je n’aurai plus jamais peur d’un jour te croiser…

Deuxième prix
Cédric Doiron
Cégep de Rimouski 

2004

TOMATES ET TANGO

C’était la dernière fois qu’elle mangeait des framboises ; le fruit rouge, à l’avenir, serait proscrit. Le jus acide et chargé de souvenirs titillait sa langue avide de sensations, ses papilles bientôt frustrées de toute passion. L’État en avait décidé ainsi, pour le bien de la société.

Le Parti pour l’Arrêt Précoce de l’Eccéité était arrivé à la conclusion, trois mois auparavant, que la clé du parfait accord social résidait dans la simple suppression de la couleur rouge. De cette manière, plus aucune colère ni rage ne viendrait troubler l’ordre public : plus de violence. Débarrassée de ces contraintes tout individuelles, la collectivité s’épanouirait enfin.

Dans une vaste campagne de purification, le P.A.P.E. avait sacrifié à la flamme bleue la totalité des objets fautifs traqués et débusqués dans tout le pays. Du coup avaient disparu les roses, les tomates, le tango, les rubis, les déshabillés, le vin, tout l’oeuvre de Stendhal, juste au cas, le Tabasco, le satin, Karl Marx, l’anglais, les ballons et des milliers d’autres vies, de raisons de vivre sans oublier les framboises, dont l’arbuste avait péri le matin même. Carmina se gavait de baies comme elle ne l’avait fait qu’une fois auparavant dans son enfance, chez sa grand-mère, quand l’excès était encore permis. Son visage et ses mains portaient les stigmates criminels de sa collante volupté. Elle ne ressentait pas la moindre culpabilité alors qu’elle savait mieux que quiconque ce qu’il en coûtait de défier le P.A.P.E.

En août, Mamie conservait toujours une quantité gargantuesque de framboises fourrées au chocolat sur la plus haute tablette du réfrigérateur. Carmina avait hérité de toute la minutie de son aïeule et bourré ses propres petits fruits d’une farce de son cru qu’Innocent, son mari, n’allait pas trouver très amusante. Il préparait, en ce moment, le discours qu’il devait prononcer dans une heure devant des millions de spectateurs afin d’officialiser la fin des purges. Les barbituriques auraient le temps d’agir. Cet homme, elle ne l’aimait plus depuis plus d’un quart de siècle, et maintenant il avait prononcé une loi la libérant implicitement de toute obligation amoureuse.

À 13 heures tapantes, Carmina se tint à la gauche de son mari, la tête du P.A.P.E., digne et crispée dans une robe fourreau d’un gris placide. Cinq minutes plus tard, glacée de sueur, elle fut saisie d’une crampe déchirante. À l’agonie, elle cracha au visage de son époux, souillant son nouvel uniforme immaculé, toute sa honte sanglante ainsi que les restes de son estomac. Voilà, Mamie était vengée.

Premier prix
Ive Cartier
Collège de Trois-Rivières

L’AVERS DES ASTRES

C’était la dernière fois. Écoute bien mon encre, même si elle n’a pas la force du silence : je ne répéterai pas. Ni mes erreurs ni mon tracas.

Je savais que je te trouverais ici, tapi au détour de mon errance. Tu étais là, gisant au milieu de la route d’ambre terreux, crucifié au sol, buvant les étoiles pour mieux m’en poudrer les yeux. Tu étais la splendeur nue, beau à n’en plus finir, beau à en pleurer ; pour un instant, un sursaut d’éternité, j’ai vraiment souhaité qu’on me passât sur le corps. Ce que tu fis. Une dernière fois. À présent, laisse-moi. Laisse-moi seule sur le chemin de mes cendres, seule avec mes mains de peine et de misère remplies, remplies d’un passé composé de grains de rêve et de brins de rien. Emmène-toi loin de moi ; ne m’envole plus vers les cieux qui versent dans la chute des anges. Car je sais la neige qui dort au fond des amours recousues, je sais le bonheur ombrageux qui s’ensuit — je sais, et je ne veux pas. Je ne veux plus.

Cette nuit-là, c’était la dernière fois que je me lovais contre toi. Le jour a chancelé au sillon de l’horizon meurtri, fragile ; mais il s’est levé, et tu n’es pas au zénith. Tu n’es plus mon soleil, tu n’es même pas une étoile : tu m’aspires et m’exsangues, tu te nourris de lumière qui ne t’appartient pas. Tu es un trou noir, tu es un désastre.

C’était la première fois que je ne t’aimais pas. Quelque part au fond de moi, le ciel s’est éteint.

Deuxième prix
Andrée Goulet-Jobin
Cégep de Sainte-Foy 

2003

POURQUOI DEUX ALORS QUE TROIS SUFFISENT ? (1er prix)

« Pourquoi deux alors que trois suffisent ? » Cette phrase me hante. Elle me poursuit dans tous les endroits, tous les détours et revient encore et encore. Si j’avais pu deviner l’impact de ces six mots la première fois qu’on me les a assénés, je me serais crevé les deux tympans sur-le-champ. Elle me ronge l’esprit, s’embrase et rejaillit toujours, tel le phénix renaissant de ses cendres.

Elle trouble mon esprit, bousille ma vie, mais, surtout, déchiquette mes amours. Elle me suit sans relâche et se glisse, pernicieuse, dans chaque sourire enjôleur, chaque cuisse bien galbée, chaque fossette taquine que je croise sur mon chemin. Même maintenant, en longeant les murs de ce couloir, en esquissant des sourires forcés à des collègues indifférents, je la sens prête à bondir, tapie dans l’ombre. Je me dirige vers Mathilde, vers son chez-soi enivrant et sa chaleur musquée comme un condamné à mort vers le gibet.

C’est trop. Ce soir, si ces mots me relancent encore, je craque. Arrivée. Souper. Chandelles. Vin. Elle m’attire vers le lit. Ma gorge se serre. Elle vient me chercher du bout des orteils et ma main, cette sale traître, glisse le long de sa jambe et fouille déjà l’interdit. Je m’y retrouve tout entier avant même d’y avoir pensé et, pendant quelques instants, j’oublie que les mots finissent toujours, et sans appel, par avoir raison de tout. Je jouis, mais le temps n’est pas au repos puisque la chaude Mathilde n’arrête jamais et que mon corps la suit déjà dans une autre danse effrénée. Je jouis encore et, avant de m’effondrer sur sa peau moite, je vois ses yeux qui me dardent, me vrillent, je vois le germe de l’extase mais, malheureusement, pas d’éclosion. Je m’effondre, vidé, lessivé, avec le sentiment d’être complètement nul et, surtout, avec beaucoup d’appréhension. Elle tente en vain d’éveiller mon corps qui cette fois ne veut rien entendre. En désespoir de cause, elle se retourne et me chuchote : « Pourquoi deux alors que trois suffisent ? » Je la regarde, lui sourit, et lui casse le cou. Crac. Pourquoi deux alors que trois suffisent ? J’en sais foutrement rien.

Premier prix
Isabelle Bujold
Collège Ahuntsic

POURQUOI DEUX ALORS QUE TROIS SUFFISENT ? (2ème prix)

Au début, nous étions trois : papa, maman et moi. Dès mon plus jeune âge, nous commençâmes à nous bichonner joyeusement. Nous avions nos jours de batifolage résolument encerclés au crayon brun sur un calendrier de supermarché.

Laissez-moi vous dire que j’ai appris les jours de la semaine avant tout le monde. C’était génial ! Contrairement aux autres enfants de mon entourage, j’ai eu le privilège de découvrir, non pas une sexualité uniquement débridée, mais, en plus, une sexualité hybridée et j’ai eu la chance d’aller au fond de ce que les hygiénistes de l’amour appellent le complexe d’OEdipe. À Noël, je me souviens très bien, maman enfilait son costume de fée des glaces, une fée qui maniait la baguette à merveille. Ensuite, c’était au tour de papa d’enfiler. Ah… que de bons souvenirs ! Pour mes anniversaires et les jours fériés, papa et moi pratiquions un petit jeu que nous appelions entre nous, le « Grand O » ou le « circuit fermé », c’est la même chose. Pour ajouter du piquant dans la manoeuvre, papa se laissait parfois pousser une petite barbe. C’était bon… et c’était utile en plus : j’ai pu, grâce à papa, développer une flexibilité hors du commun ! Mais malheureusement, cette belle époque est à jamais révolue. Pour mes quatorze ans, papa et maman m’avaient promis une fête mémorable. Tout avait bien commencé : papa s’affairait sur maman, et moi, je barattais papa avec la fameuse baguette de fée de maman.

Ça aurait réellement pu entrer dans les annales des meilleurs anniversaires si nous n’avions pas été défoncés par des cagoulards, des enculés, ouais ! Ils m’ont pris par derrière et m’ont emmené. Depuis, je n’ai plus revu papa et maman. Pourquoi les avoir laissés à deux quand à trois, ça suffisait ?

Deuxième prix
Simon Carrier
Collège de Rosemont 

2002

LE SACRÉ ET LE PROFANE

« Je ne reverrai plus jamais la lumière. » Je me souviens avoir chuchoté ces mots maintes fois alors que je pourrissais sous mes propres draps dans l’appréhension de la clarté du matin, ces heures impossibles et trop éphémères à te haïr en silence. Je m’y souviens de nos deux corps entrelacés non pour le meilleur mais toujours pour le pire. Je m’y souviens des clairs-obscurs d’une fillette en devenir, mon enfance chevauchée par tes désastres. Je m’y souviens d’une princesse aux joyaux de larmes, une courtisane aux colliers de malheurs. Je m’y souviens de ce qui ne faisait de nous qu’un seul et même être, le paysage anthracite de ma peine, cette fois où tu m’avais abandonnée en meurtrissures, le vacarme de tes branches contre les miennes, l’apocalypse des chairs qui s’entrechoquent. J’étais la joie de toutes les femmes et chaque soir tu venais dérober ta progéniture, cette putain aux désirs insatiables qui ne demandait qu’à oublier, étendue sur une plage d’ossements, telle une lubrique rêverie. J’attendais chaque nuit ton retour, la venue de ce pire que j’avais incessamment déifié, celui qui me susurrait de tendres images à l’oreille ne me nourrissait plus maintenant que de sombres abîmes. J’étais la jeune fille et tu étais ma mort.

Les années se sont écoulées en la clepsydre de mon intarissable ennui, mais je n’ai jamais pu me débarrasser de l’odeur de ta peau, des soupirs de ton plaisir sadique. Ton sourire est un cauchemar d’où s’écoulent encore les souillures de ta pâmoison, tu es un mauvais génie aux souhaits de carnage, un massacre silencieux, un soleil sépulcral qui ensanglante les palabres de ma triste jeunesse, cet antre de ma folie. Et j’ai prié toute ma vie qu’on m’extirpe de cette existence étriquée, qu’on apaise les douleurs de mes lamentations, en vain. J’ai parcouru toutes les époques et je t’ai fui par toutes les portes pour échapper aux cieux monochromes et épuisés de tes revendications. J’ai bien essayé de t’abandonner, toi, mon seul amour…

Je ne les ai jamais désirées, ces pénombres de mes jours, jamais voulues, ces pluies incandescentes, ces couvertures froides d’où je me glisse pour te rejoindre dans la couleur écarlate de nos péchés. Tu disais toujours que l’amour est une lumière d’où personne ne sort inchangé. Je crois, maintenant, que tu avais raison. Le tien était une lumière blafarde et glaciale d’où je ne suis jamais sortie, et le mien n’est plus qu’un reflet sur la lame nue d’où tu n’émergeras jamais plus. J’ai changé le nom de mon Dieu, et nous aurons perdu tous les deux.

Premier prix
Philippe Bouchard
Cégep de Matane

LE VOYAGE DU CERF-VOLANT

Et le vent souffle… Shh… Shhh…
Corrine tient la longue corde qui tire son cerf-volant rouge. Le tissu écarlate s’agite entre deux nuages comme un drapeau dépeignant son bonheur d’enfant. Et danse, cerf-volant, danse pour ses huit ans. Mais soudain, le vent se fâche. Et crac ! se casse la corde. Loin, loin le jeu volant. Pauvre Corrine ! L’enfant part à la recherche de sa « chose qui vole » et pénètre dans une dense forêt. Partout autour, d’obscurs murmures : « Corrine, que fais-tu ici, loin, loin de la maison ? »

Mais Corrine ni n’écoute, ni ne voit, ni ne sent ; où est son cerf-volant ? Dans une chaumière qui fume, une mère attend, inquiète, le retour de sa fillette.

Enfin, petite Corrine a retrouvé son jeu volant, mais a perdu son chemin. Ouh ! Ouuh ! chante le hibou. Et sombre se fait le jour. Corrine a peur, a faim, a froid ; en pleurs elle s’endort dans les bois. De la chaumière fumante, la porte s’est ouverte. Une vieille femme, un hibou, mais qu’est-ce ? Corrine est en danger : vite, il faut la retrouver ! La femme explique, sans plus tarder, que c’est au royaume des songes que Corrine s’est égarée. Seul l’amour d’une mère, fort et sincère, arrivera à guider la fillette en danger.

Curieuse incantation ; la magie se révèle. Aux pieds de Corrine, assoupie, apparaît une marre lumineuse. Que c’est beau ! L’enfant se penche au-dessus et, oh ! surprise, au lieu de son reflet, c’est le visage de sa mère qu’elle voit. Sourire et amour, l’éclat de la flaque s’envole au ciel pour faire naître une étoile.
Corrine est sauvée !
Guidée par l’astre maternel bienveillant, Corrine retrouve le chemin de la maison. Si l’éclat d’un cerf-volant permet le voyage, c’est l’amour d’une mère qui est lumière et ancrage.

Deuxième prix
Marie-Christine Lambert-Perreault
Collège Bois-de-Boulogne

2001

« À CHAQUE AUBE, IL EST DURDE NE PLUS T’AIMER » — GASTON MIRON

Encabané entre des planches de pruche sur lesquelles de la neige et du vent s’alimentent à nos paupières closes, mon corps, cette chapelle en feu dans l’isolement des plaines, cette mater dolorosa jetant des larmes sur nos brûlées, émet, dans le sillon des jours, une agonie vibrante de soleils en vapeur. Je marche, ennuyé du boucan éphémère des pluies, et je cherche de l’or sur des plumes d’épervier ; l’oiseau a fui dans un grand bruit de vague sur la grève, et j’ai vu ses morceaux de bois noircis par la foire, l’érable ailé de l’aube, pénétrer l’embrasure de mes doigts dans un cri de feuille déchirée. J’ai écrit des poèmes sur le corps des passantes, tachant mes lettres de suie sur leur manteau de laine, tâchant de naître une fois pour toutes, dans les forêts vivantes d’une mer inconnue. Dans les châles de brume de la ville endormie, j’ai vu au ciel les braises qui nous mangeaient l’arôme de vivre, le vide bleu entre les courtepointes de lucioles. J’ai baissé les yeux sur mes pieds d’avenir trempés d’herbe, et, dans ce miroir glauque, la ville paraissait brûler d’amour sur les toits. Le feu ! le feu était sorti de nos bouches, et jamais plus l’hiver n’aurait de nom.

Demain, au nord du Nord de l’aube, j’irai planter des pins blancs dans la taïga, j’irai creuser ma tombe dans la neige, car je suis déjà né. J’ose me perdre dans la naissance gelée des sources.

Premier prix ex-æquo
Maxime Catelier
Cégep de Rimouski

NATAL ALIÉNÉE

Désacclimatée de moi-même. Comme à la manière d’une maison que je me refuse d’habiter ; pour… tout. Pourquoi ? Peu importe.

UN TROU DANS LA ROUTE. L’AUTOBUS FAIT UN BOND.

Je suis Lyliane. Je suis femme. Je suis tout, mais cependant que de n’être rien puisqu’étrangère à moi-même.

UN TROU. UNE BOSSE. CRIS DE FREINS QUI SOUFFRENT. CLIGNEMENTS ÉPUISÉS. SOUPIRS. Je suis Marie, Madeleine et Rachel. Je suis Vénus, Aphrodite, Juliette et Iseult. Je suis l’histoire de toutes les femmes. Avec leurs sanglots dans mes hurlements.

LE SOLEIL PLEUT SUR MON VISAGE. JOINTURES BLANCHES SERRÉES SUR LE SIÈGE.

Cette histoire, nous aurions toutes pu la raconter. Avec nos mots qui peinent. Avec toute la souffrance des autres dans chacune de nous.

UN PETIT GARÇON FIXE. ME FIXE. SA MÈRE DIT : « WILLIAM. » LE RESTE DE SA VOIX SE PERD DANS LE NÉANT. WILLIAM. YEUX VERTS COMME DES BILLES D’ALGUES STAGNANTES. BOSSES.

Mon père était un dealer, un négociateur, un marchand, un big shot qui travaillait avec d’autres grosses pointures pour ne pas diminuer son importance.

ÇA PUE. LA GROSSE MADAME AVEC UNE ROBE SOLEIL À CARREAUX ? NON. L’AIR PUE. C’EST LA VIE QUI EMPESTE.

« Le marché de la femme pourrait être rentable. » J’avais douze ans quand il a eu cette réflexion énoncée comme une étrange illumination. Aujourd’hui, il dirige une industrie qui fabrique des poupées gonflables pour maris insatisfaits. Des femmes de caoutchouc, de matière plastique, goudronnées de fausses envies. Non. Aujourd’hui il est mort.

L’AUTOBUS TOURNE. CHAÎNE DE TROTTOIR. ON S’AGGRIPPE TOUS À CE QUI NOUS RESTE DE SOLIDE. LA VIE EMPESTE L’AIR. UNE PHRASE ÉCHAPPÉE. UNE AUTRE PRÉCIEUSE COMME UNE PREUVE INDÉNIABLE.

Mon pauvre père. Heureux de son business. Lui-même, dans un vase en métal froid sur mes genoux.

FREINAGE BRUSQUE. ON DESCEND ? PAS ENCORE. KLAXONS SACCADÉS. BATTEMENTS DE COEUR. UNE CERTAINE LÉGÈRETÉ. COMME UNE ENVIE DE RIRE.

Mon père était agriculteur. Il cultivait les femmes. Mon père était boucher. Il vendait de la viande qui goûte la « s’melle de bottes ».

LA NUQUE EFFILÉE DE L’ENFANT. MES PAUMES ÉCORCHÉES. UN VASE. ESPRIT EN BOÎTE. CONCENTRÉ D’HOMME. LE SOLEIL TRANSPERCE MES IRIS.

Bien sûr, il a été le premier à m’exploiter. Par la suite, on n’a fait que refaire ce qui avait déjà été fait. On a usé encore plus de ce corps de femme épuisé. Mon père a été comme tous les pères. Il a été homme.

TERMINUS. JE DOIS DESCENDRE. DERNIER REGARD POUR LES BILLES D’ALGUES AU CREUX DESQUELLES DEMEURE ENCORE UN PEU D’INNOCENCE.

Ce ne sera pas long. Mon père termine son voyage ici. Le mien vient tout juste de réellement débuter. Descente aux enfers ? Retour aux sources ? Non. On ne retourne pas à une source empoisonnée. On remonte le cours impétueux de son sang. De sa naissance.

Premier prix ex-æquo
Annie Darveau
Cégep Lionel-Groulx

2000

ICI LA VIE EST TROP ÉTRANGE

À vendre : joli 9 1/2, bord de l’océan, style colonial, intérieur chaleureux, extérieur en bois blanc, balayé par le vent du large, vue imprenable sur l’absolu, loin de tout et de tout le monde, idéal pour solitude. Sommes jeune couple marié, désirons vendre vite et ne plus revenir, désirons nous évaporer. Ici air malsain, panorama insupportable, nous en avons assez d’être devant rien. Nos invités marchent dans la mer et se laissent couler doucement, sans mot dire. Nous trouvons des poissons morts, venus d’on ne sait où, dégouttant sur le plancher de cuisine. Ici, la mer inquiète, ici, le ciel est obsédant, et on ne veut que l’embrasser. Ici, le ciel inquiète aussi. Ici, la nuit, on ne voit ni n’entend la mer. Or, elle s’élève, le jour, comme avec le soleil.

Ma femme a le crâne rasé et l’air hagard, ma femme a le couteau précis. À vendre ! À vendre ! Ma femme parle aux fantômes des marins, ils sont comme sa famille. La mer est cruelle et cruellement belle, je veux la serrer dans mes bras avant de partir. L’écume est mon gourou, comme chaque souffle de vent, je crie : Amen ! À vendre ! Je ne veux plus de rien. Je ne veux plus croire en l’horizon. Ici, la vie est trop étrange. Nous prendrons un appartement.

Premier prix
Laurent Lussier
Cégep du Vieux-Montréal

SANS TITRE

Nous sommes ici, nous ne sommes pas là-bas. Là-bas est sûrement mieux qu’ici, même si là-bas croit qu’ici est mieux que là-bas.

Nous sommes ici, dans notre ville poubelle. Nous sommes les vieilles pelures de pomme, les boîtes de conserve rouillées, les mousses bleues sur le pain rassis. Nous sommes le lait périmé, les crevettes devenues vertes, les pastèques ramollies.

Nous sommes les vieux mouchoirs visqueux, le sang sur les serviettes, le jaune cireux des cure-oreilles. Nous sommes les couches jetables, les cheveux morts, les restes sur la soie dentaire.

Nous sommes les papiers froissés, les mots effacés d’un cahier démodé, les pages déchirées d’un écrivain frustré. Nous sommes les restes d’encre d’un stylo usagé, les broches rebelles qui ne voulaient pas agrafer, les petits ronds en papier d’un perforateur rassasié.

Nous sommes ici dans un grand sac noué. Nous somme ici, privés du vent sur notre peau nue, privés de sable dans nos cheveux, du soleil dans nos yeux. Nous sommes ici, privés d’air, de terre, privés d’eau, de feu. D’eau privés, d’eau. L’eau de pluie, l’eau de mer. Salée, polluée, minéralisée, gazéifiée, soufrée, nous en sommes ici privés.

Là-bas peut croire ce qu’il veut. Ici est convaincu qu’il serait mieux là-bas. Notre ville poubelle. Sains, nous sommes arrivés, pourris, nous n’en sortirons point.

Nous sommes ici, condamnés à être empilés à perpétuité.

Deuxième prix
Myriam Dionne
Cégep de Rimouski

1999

ARIZONA @ 2035

Je suis étrangère aux étoiles, vierge de vents et de peurs, je n’ai jamais vu de mensonges et ignore le paysage dont je porte le nom. Je suis invisible pour ceux qui marchent et muette jusqu’au bout de la chair. Mon seul sens est celui par lequel j’ai connu les torrents souterrains, leurs lassantes musiques et les craquements du soleil qui se lève, par lequel j’ai aussi parfois perçu les rires de ceux qui marchent, des voix humaines semblables à la mienne quand je crie que je veux vivre. Je suis fille des dunes, du désert qui se fâche, mais je ne connais pas la lumière. C’est que je suis dessous la terre ; on m’y a jetée, en grand secret, alors que j’étais neuve, pour me punir de ma faute. Péché d’amoureuse qui subit le châtiment des voleurs de vérités. Je suis enterrée vive depuis toute ma vie, depuis l’amour, depuis moi-même. J’ai eu, contre mes joues, du sable qui déchire, mes mains se sont raidies à force de silence, j’ai eu soif et froid, et mes chairs lacérées ont pris la couleur du sol… mais je ne suis pas morte ; je vis de vacuité et d’espérance.

Tout juste avant de me condamner à ma prison de limons, ils m’ont juré de me rendre libre encore ; si je ne mourais pas, si je restais forte et vivante, malgré mon souterrain refuge. Ils ont vomi leurs injures d’hommes qui accusent les petites filles qui aiment, ont fait couler sur moi la terre aride et lourde, puis ont planté, sur ma couche de poussière, une machine presque humaine reliée à mon coeur pour compter les heures avant mon trépas. Une minuterie qui marquait mes souffles avec ostentation. « Un ordinateur, disaient-ils, pour contrôler tes souffrances de pécheresse. » Et je restais sous terre, avec ces fils branchés sur moi, ne mourant pas de toutes mes forces. Dans quelque temps, m’a-t-on juré, ceux qui me mirent ici enverront un message à l’instrument pour que la terre éclate et que je puisse revivre ; dans quelque temps, en 2035, m’a-t-on juré, je sortirai de terre et reverrai mon bel amant, en 2035… Mais d’ici là, j’attends, fille endogée soumise à l’impuissance, j’attends que la machine ordonne à la terre de me laisser partir, j’attends 2035, j’attends la vie, cloîtrée sous mon désert de terre chaude, j’attends. J’attends, mais je sais que l’on n’existe pas longtemps enseveli, je sais que la mémoire et l’habitude et le combat se sont enfuis de moi, je sais que l’écran de l’appareil relié à mon coeur est devenu aussi vide que ma gorge desséchée, je sais, mais j’attends, je crois à croire encore un peu ; même si je sais que je suis déjà morte.

Premier prix
Kim Turcot Di Fruscia
Collège Jean-de-Brébeuf

ARIZONA @ 2035, OU LA LIBERTÉ

« Arizona @ 2035, Arizona @ 2035… »

Les crânes rasés tournent lentement sous les morsures cruelles du soleil. Leurs faces enflammées, suantes, gardent leurs yeux honteusement baissés. Les chaînes liant les chevilles tintent doucement, agréablement, presque en cadence. Dans le silence affairé de la plaine, ce sont les seuls sans humains. On se prendrait à les aimer, ces chaînes, si leur éclat sous les rayons N n’envoyait pas ses lames dans les yeux.

En face de lui avance un numéro épinglé sur un veston. 2034. « Arizona @ 2035, Arizona @ 2035… » Il ne faut pas oublier. Ne pas oublier la formule magique. Celle de la délivrance…

Le vent brûlant soulève le sable, arrache la gorge, irrite les yeux. « Arizona @ 2035, Arizona @ 2035… », répète-t-il. Ainsi, il peut croire encore qu’elle existe, cette douce neige, brillante et fraîche, qui le soulagerait. Qu’elle existe, cette belle liberté, claire, piquante, enivrante, et défendue.

Les barreaux claquent durement en se refermant sur la chambre nue. Dans ce régime de haute surveillance, c’est le manque d’intimité qui le rendra fou. Ne pas oublier Arizona @ 2035.

2035. C’est lui. C’est le numéro qu’il a sur le coeur. Et dans le dos. Sa vie, sa personnalité se résume à ces quatre chiffres. Pour l’instant, Arizona @ 2035. Voilà qui le sauvera. Arizona @ 2035, son adresse ici, dans ce pénitencier américain, où il ne purge pas une peine mais un chagrin entier. Et ce soir, alors qu’il pourra enfin parler à sa mère, c’est ce qu’il lui dira. Arizona @ 2035. « Pour que tu m’envoies des nouvelles de chez nous, ajoutera-t-il… Si la neige est tombée, si la chienne a eu ses petits, si le ciel prend encore cette lueur rose que nous aimions tant, avant la première étoile… » Il n’a que dix-huit ans et n’espère plus qu’une étoile…

Deuxième prix
Catherine Desgagnés
Petit Séminaire de Québec

1998

LE RÂLE

« Madame… » Ce râle d’agonie parvint à mon oreille à la seconde ultime où je sentis la dernière fibre me rattachant encore à ce maudit costume de chair se rompre. Enfin, la triste pantomime s’achevait ; le rideau de la mort s’abaissait doucement, jalousement, comme pour interdire aux spectateurs de découvrir le véritable enjeu de ce drame. « Passez votre chemin, bonnes gens ! Rien de plus qu’un simple duel ! » Les principaux acteurs gisaient au sol, moi, lui, semblables à de pauvres marionnettes abandonnées à elles-mêmes, dans le théâtre de leur vie, par un dieu, un directeur, qui ne daignait plus faire jouer leurs ficelles, soucieux qu’il était d’aller vider quelques bouteilles avant la prochaine représentation. L’allégorie de ce que fut ma vie se présenta à moi simplement, clairement. Loin d’en éprouver de la tristesse, je sentis, en cet instant sublime, sourdre en mon être, par petites vagues tout d’abord et bientôt en un torrent à la fois infernal et salvateur, le plaisir si ardemment recherché tout au cours de mon pèlerinage en cette vallée de larmes. On dit que le trépassé par décapitation garde ses facultés encore quelques instants dans la mort. Pure vérité qui me valut cette dernière et unique véritable extase. J’en atteste sur mon bonheur lavé et sur mon chef, à ce jour solitaire.

Voilà d’ailleurs l’explication de ma préférence pour le sabre qui tranche en lieu et place du fleuret ou de l’épée, qui transperce. Pardonne-moi, mon amour, mon amant, d’avoir ainsi abusé de toi, d’avoir usurpé un costume qui n’était pas de mon sexe pour pouvoir me dépouiller d’une enveloppe qui n’était pas à la mesure de mon âme. « Madame… » Soubresaut de terreur dans cette voix que, jusqu’alors, jamais homme ou Dieu n’avait fait tressaillir. Et moi, le corps immobile, vertical… Et moi, la tête qui tombe, qui tombe et qui n’en finit plus de tomber. Les yeux ouverts, fixés sur toi et une partie de ce qui fut moi. Et les vagues de jouissance me submergent… « Madame… » Trop tard ! L’instant d’après, j’étais déjà ailleurs.

Premier prix
Emmanuelle Fournier-Chouinard
Cégep de Rimouski

SANS TITRE

J’ai fermé la porte sans bruit, sans me soucier de la nuit qui venait de recouvrir le ciel de son bleu uniforme et pénétrant, de ses étoiles immobiles et de la lune encore un peu endormie. J’ai regardé les marches de bois qui descendaient dans la cour, ces marches qui me séparaient de la chaleur réconfortante de la maison familiale. J’étais entre deux mondes, là, debout sur la galerie, les mains dans les poches de ma veste rouge. J’ai tourné légèrement ma tête pour voir, avant de partir, la lumière jaune qui se faufilait entre les carreaux de la fenêtre, et mon regard s’est finalement fixé sur l’escalier qui m’attendait dans la pénombre invitante.

J’ai posé mon pied sur la première marche puis sur la deuxième. De là, j’ai promené mon regard dans la nuit qui s’étendait à perte de vue devant moi, les yeux dans la noirceur mystérieuse de l’horizon. Je suis ensuite descendue sur la marche suivante, je me suis arrêtée instinctivement. J’ai fermé les yeux et pris une grande respiration comme si chaque particule de la Voie lactée entrait dans mes poumons pour me faire revivre à nouveau. J’ai fait un pas de plus et, de là, j’ai laissé le silence me pénétrer doucement. J’étais si bien dans ce calme profond, ce calme obscur qui m’habite si souvent. L’ombre des ténèbres se retrouvait maintenant derrière mes paupières closes, comme deux écrans qui transposaient l’intensité, en suspension devant mes yeux. Il n’y avait que la caresse du vent pour me rappeler que j’étais là, debout dans l’escalier.

Deuxième prix
Maude Pomerleau
Cégep Marie-Victorin

1997

DERRIÈRE L’IRIS

Elle est toujours là, obsédante. Dans le noir du jour, elle est l’incessant rappel des yeux agressés, du regard saisi, du coeur abasourdi. Elle danse quand il y a de la musique, tremble quand il relève trop vite la tête, pâlit un peu quand on devine au zénith l’astre qui luit trop fort. Parfois, il a l’impression qu’elle sourit à une amante imaginaire, ou qu’elle pleure doucement, sans bruit, perdant avec chaque larme un peu de son opacité. Elle est bien vivante, la tachebleue derrière l’iris de l’aveugle.

Charles observe la tache. Elle est la seule chose qu’il puisse regarder, ses doigts sont crispés sur la canne qui le catégorise, ses pieds explorent le ciment glacé, sa tête s’emplit d’odeurs de moteur, de chien et d’alcool vieilli. La tache sursaute à chaque pas, voudrait qu’il s’arrête. Mais Charles continue, il a peur de l’immobilité de la couleur, c’est comme une mer sans houle, comme un ciel sans vent ni nuage qu’il ne peut percevoir. Les pas claquent sur le trottoir. La tache frissonne. Elle voudrait parler, se greffer à l’imaginaire de Charles pour illustrer le souvenir. L’aveugle résiste, serre les paupières pour refréner l’envie impossible de ses yeux de voir et de toucher les parfums et les sons qu’ils ne connaissent qu’à moitié.

Charles ne veut pas revivre ce qui a fait naître la tache. Il refuse, et pourtant le souvenir s’installe lentement, son corps se prépare. La tache bleue devient poudre, se désagrège en poussières d’étoiles dans le firmament de son univers sombre. Le souffle court, l’aveugle s’adosse contre un mur qu’il tâte du bout des doigts. Sa tête s’appuie trop fort contre les imperfections de la brique, il a mal. La canne blanche tombe contre le sol avec un bruit sourd, il ne la ramasse pas. Les passants marchent vite, effleurent ses vêtements. Dans son corps et dans sa tête, c’est déjà la tempête. Ses mains ratissent le mur à la recherche d’une prise, tout son visage est clos, la sueur lui mouille le front. Son coeur gronde et résonne avec fracas dans toutes les cavités de son corps. Le ciel s’ouvre, le sol se dérobe. Le bruit est assourdissant. Charles plisse les lèvres pour ne pas crier, le vent se lève. Tout est blanc, immaculé, éclatant de virginité. Dans un éclair, les yeux de Charles voient, renaissent, communient avec la vie. La pupille saisit l’infini de la seconde bénie, capte les millions de couleurs, découvre l’origine des sons et des odeurs. L’oeil s’emballe, court sous son globe, puis s’arrête, à nouveau immobile, teinté de frayeur. Dans la rue anonyme, les passants s’arrêtent un instant pour regarder l’aveugle qui s’effondre avec un cri de vertige.

Étendu sur le sol froid, ses yeux blêmes figés, Charles est épuisé. La tache bleue est revenue dans sa noirceur, dernier vestige de ce qu’il a vu dans la trop brève seconde.

Impuissant, meurtri, Charles fixe avec amertume la tache bleue derrière son iris, plus splendide que jamais, qui a la triste forme d’un oeil qui voit.

Premier prix
Sophie Traversy
Cégep André-Laurendeau

LA TACHE BLEUE

Comme chaque matin, j’ai le corps qui craque, qui gémit. Comme chaque matin, j’asperge mon visage d’eau chaude afin de dissoudre la colle laissée par les larmes. Ensuite, comme chaque matin, j’attends que ma vue, comparable à celle que j’ai lorsque je nage sous l’eau les yeux ouverts, me permette de distinguer mon reflet dans la glace. C’est alors que ce matin devient différent de tous les matins : sur ma joue, il y a une tache bleue, d’un beau bleu mauve profond, en forme de croissant de lune. Cette tache, je sais d’où elle vient, je sais ce qu’elle veut. La belle tache en forme de croissant de lune veut livrer mon secret. Elle est comme un sourire sur ma joue, qui m’encourage ou me moque au fil des secondes qui passent. Elle raconte mon histoire de méchante fille, de fille désobéissante et écervelée. Elle raconte aussi mon histoire de victime, de mal aimée, de bête traquée. Elle crie ma haine et ma rage en même temps que ma tristesse et mon désespoir. Cette tache, c’est ma trahison et aussi ma délivrance. Y poser le doigt m’arrache une grimace de douleur et de dégoût. Cette tache est comme le cratère d’un volcan. Tout autour, il y a un renflement. La tache elle-même fait un trou peu profond dans ma joue, avec, à l’intérieur, une lave qui me brûle.

Je cligne des yeux. Je ne suis plus perdue dans mes pensées, mais mon regard est toujours fixe. Je n’aime pas revenir à la réalité de façon brusque. J’ai conscience de ce qui m’entoure, mais je garde volontairement cette confortable fixité du regard. Ensuite, doucement, je recommence à vraiment regarder autour de moi. Je m’habille, lentement. Je descends à la cuisine. Ma mère est déjà levée. Devant la tache bleue, elle a un regard lourd de sens. Elle m’amène dans sa chambre, sort ses fards et m’assoit devant elle. D’un même mouvement, nous détournons les yeux de la bague de mon père, une bague en forme de croissant de lune, posée sur la table de chevet.

Sous le maquillage, la tache se tait. Elle a cessé de raconter mon histoire. Elle a maintenant l’air d’une ecchymose plutôt ovale. Ceux qui me côtoient, connaissant ma maladresse, croiront sûrement à un accident. Je suis prête à partir pour l’école. Sur ma joue, la tache silencieuse ne l’est pas vraiment. Je l’entends qui piaille et je sens son martèlement, au même rythme que les battements de mon coeur. C’est insupportable. Aussitôt arrivée à l’école, je cours en direction de la salle de bain. Aujourd’hui, ce n’est pas pour pleurer. Je frotte la tache bleue jusqu’à ce que le maquillage disparaisse. La tache me sourit de nouveau et je lui souris à mon tour. La tache va raconter mon secret. Moi aussi. Enfin.

Deuxième prix
Chantal Guérard
Cégep André-Laurendeau

1996

MERCI, POUR CEUX QUI SONT PRÊTS À TOUT

Merci à tous. Merci pour tout. Merci aux géniteurs qui engendrent la vie sans y penser, merci aux fossoyeurs qui couvrent la morte-Adèle de terre. Merci aux croque-la-morts qui vous guettent à votre chevet d’église. Pour eux, je serais prête à décomposer la vie.

Merci aux imbéciles qui sont prêts à graisser la patte au rire. Merci aux comiques qui illuminent les abat-joie. Merci aux fous qui racontent du bruit et de la fureur aux rois. Pour eux, je serais prête à me dilater les cuisses et me taper sur la rate.

Merci aux rabat-jour qui sont prêts à faire couler des larmes aux saules. Merci aux déprimés qui sont prêts à faire dérider les médecins. Merci à ceux qui sont prêts à avaler des mots. Merci à ceux qui crachent des phrases. Merci à ceux qui crient des livres. Pour eux, je serais prête à faire chanter les lettres de ma vie.

Merci à tous ceux qui rendent la vie intéressante. Qu’ils rient, qu’ils pleurent, qu’ils crient ou qu’ils se taisent, ce sont eux qui donnent des saveurs aux parfums et des odeurs aux fruits de la vie. Merci !

Pour ceux qui sont mis aux brancards, pour ceux qui se découvrent devant les astres des caméras. Pour ceux qui mentent pour le bien, pour ceux qui disent la vérité dans la confesse des églises. Pour ceux qui volent, ceux qui tuent, ceux qui aiment, qui caressent et qui bercent. Merci !

Pour ceux qui souffrent pour leur nirvana, ceux qui portent une petite croix, pour ceux qui s’inclinent devant Shiva, ceux qui fêtent la Hanoucca, pour celles qui se cachent derrière un voile de soie. Merci !

Pour ceux qui ont percé la civilisation à coup de glaive, ceux qui ont bravé les frontières de l’océan, ceux qui ont perdu la richesse. Merci !

Pour tous ceux qui ont laissé leur trace dans la vie, de quelque façon que ce soit, je serais prête à y laisser la mienne aussi.

Premier prix
Évelyne Gauthier
Cégep de Maisonneuve

ET MOI, JE L’EMBRASSE...

Lucas veut vivre. Malgré ses joues émaciées, malgré ses yeux immenses et profonds qui lui mangent le visage, malgré ses cheveux éparpillés en touffes grossières sur la peau bleuâtre de son crâne, malgré sa voix qui résonne dans le silence et la pitié des autres comme un écho mort, malgré son enfance détruite, malgré ces jours qui filent comme du sable fin entre ses doigts, malgré cette vie qui sort de lui comme une hémorragie invisible, malgré ce temps qui coule comme de l’eau par l’ouverture sournoise d’une clepsydre, malgré l’horloge noire et grinçante contre laquelle il mène un combat perdu d’avance, malgré les couloirs immaculés qui se referment sur son être affaibli comme un dédale hanté de clameurs, malgré les barreaux de fer forgé qui s’entrecroisent comme des serpents noirs sur la transparence emperlée de pluie de sa fenêtre, Lucas veut vivre.

Il est prêt à sauter tout en bas de sa prison de blancheur, jusque dans le jardin verdoyant où circulent erratiquement d’autres malades, pour éprouver d’un seul coup la peur contenue dans cent vies humaines. Il est prêt, aussi, à plonger dans l’animation illuminée d’un cirque, puis à se hisser sur un mince fil de fer, au-dessus de la foule bariolée et fleurant bon la barbe à papa, pour pousser un hurlement de bête à l’adresse d’une lune souriante, afin que mille têtes s’interrogent en même temps, ébahies : « Qui est-ce ? » Et, enfin, il veut goûter aux lourds bras blancs des blondes dont il rêve la nuit. Il veut y mordre comme dans la mie tendre d’un pain rompu. Et moi, j’embrasse les joues maladives de Lucas, séduite soudain par ce défi sibyllin que je décode au fond de ses yeux.

Deuxième prix
Geneviève Lalancette
Cégep André-Laurendeau

1995

PARTIR (1er prix)

Au commencement, je ne savais rien. J’ai commencé à grandir, et la vie coulait des mains de mes parents, de leurs élans de tendresse envers cette jolie poupée que j’étais.

Mais plus tard, la vie s’est mise à cahoter. Il y avait des murs dans les têtes de mes parents, trop de murs qui me cachaient le soleil et voulaient me forcer à toujours aller vers le nord, le froid, la solitude ; là où presque rien ne pousse, où la vie n’est qu’un combat pour survivre et où le caribou malade est dévoré par les loups. Moi, qui toujours fonça à grande allure, je me suis toujours heurtée violemment contre ces murs qui n’étaient sur aucune carte, qui n’auraient pas dû être là… Et je me suis écorchée, cassée, disloquée de plus en plus au fil des ans, à toujours m’y fracasser le visage et à retomber lourdement sur le sol.

Finalement, je les ai vus, reconnus tels quels : des murs, une cage, un théâtre de marionnettes, telle était ma vie depuis toujours. Le choc fut si grand que, pendant très longtemps, je n’ai pas voulu me relever de terre. Assise au sol. Je regardais mon pitoyable labyrinthe en pleurant.

L’énergie et le courage sont lentement remontés en moi, comme la sève dans les arbres au printemps. Il m’a fallu comprendre que j’avais grandi, et qu’à défaut de pouvoir défoncer les murs je pouvais maintenant les escalader. Je le fis. De l’autre côté, un désert aride et brûlant. Dos au mur, j’ai commencé à marcher, pas après pas, certains jours la tête vide et d’autres jours, remplie des rêves les plus colorés, parfumés et doux qui puissent exister. Là-bas, la végétation. Là-bas, l’eau et les cascades de rires ; le ciel bleu où noyer mes yeux dans des larmes de joie ; une grande plaine verte où danser et chanter, laisser hurler ce qui, dans mes membres, fourmille depuis trop longtemps d’éclore en mille bourgeons et d’éclater comme un gros feu d’artifice.

Je vois tout ça maintenant. Je suis à la lisière de la terre promise. Je me joindrai sous peu à la grande fanfare de la vie ; ce n’est qu’une question de temps, de quelques derniers démons encore à exorciser.

Premier prix
Fannie Brisson
Cégep de Sainte-Foy

PARTIR (2ème prix)

Il est des âmes au-delà du temps qui se connaissent, s’appellent et se joignent, inlassables, n’étant en fait qu’une seule et même. Toi. Moi. Par delà nos corps. Oser l’espoir.

J’ai faim depuis toute ma vie d’un espoir inassouvi ; faim de devenir ce que je ne suis plus et soif d’être ce que tu seras. Nos âmes altérées l’une de l’autre se sont sues de toute éternité. Il n’y a donc pas de course folle dans mon pays de l’Espoir, seul l’océan charmeur de tes caresses sur ma peau ; ton corps doucement contre le mien puisqu’il le faut — suave obligation de l’âpre condition humaine.

Depuis le premier jour — celui qui de tout temps en aura précédé un autre — jusqu’au dernier — s’il arrive jamais un tel jour —, chaque molécule que j’aurai respirée aura meublé ma chair aux couleurs du devenir, miroir de l’espoir.

Il est vrai que je n’ai jamais eu à partir puisque je ne me suis jamais arrêté ; à peine ai-je fait de brèves escales sur les berges pour me frissonner d’embruns.

Toutefois, cependant que toujours le fol espoir (la divine folie de l’appel d’être) m’habite, mes haltes n’ont d’excuse que le respect de ceux que j’entraîne dans mon délicieux délire. Inlassablement je nage à contre-courant, faisant fi des marées, en quête de cet autre qui me précède et me suit pourtant. L’espoir sur ma peau et le sac au dos, je me grise de voyages. Tous les matins de toutes les nuits, c’est le goût de miel dans mes yeux qui me réveille : « Bon matin, mon Soleil ! » Tous les matins de toutes les nuits, c’est de velours et d’émeraude qu’à travers mon regard j’habille l’espoir. Tous les matins de toutes les nuits, c’est par ta légende que s’anime mon souffle. Tous les matins de toutes les nuits, c’est pour ton âme que mon âme s’exile. Je pense à toi comme on ne voit que la mer.

Deuxième prix
Stéphane Bélanger-Gravel
Cégep André-Laurendeau

1994

FROIDEUR

Il n’a pas de mots pour dire. Le carré, le triangle qui papillote là. Il n’a pas de mots pour dire. Seulement ses cheveux qui découpent l’atmosphère comme une enluminure. Il n’a pas de larmes. De joies, de peines. Seulement un battement de cils vers le ciel qui lentement crée une onde de choc. Il n’a pas de chant. Seulement la brusque déchirure d’un pied qui gifle la terre. Ses remouvances, on les regarde avec une impression de fond marin. Il n’a pas de mots pour dire. Il prend l’instant. Il l’abolit. Toujours cette chose qui creuse, à la hauteur du plexus solaire. VERTIGE. Toujours, il plonge. Il tombe. Il n’a pas de mots et pourtant on entend distinctement, à travers l’écho de sa chute, quelque chose comme « vie », « mort », « Occident ». Oui, c’est cela. La vie, la mort. Le quotidien qui tue et ravive inlassablement. Toujours il erre, il heurte. Le quotidien tue et ravive, inlassablement.

Vitesse et tension s’accélèrent. Tu songes à cette chanson de Luc de Larochelière : « Rien n’est éternel sauf le recommencement. » Vie et mort de l’Occident. Tu sais qu’il raconte une histoire. Récit à intensité variable. Déviations. Sublimation. Il n’a pas de joies, de peines. Ni bien ni mal. Désincarné. Hypnotiseur, il noue et dénoue l’oeil. C’est insoutenable. Improbable. Vous ne pouvez que le regarder. Pourtant, il n’a pas de mots pour dire.

Lui, le chorégraphe. L’anonyme. Architecte de son propre rayonnement, il trace. Seul. À travers l’époque, l’espace, la moiteur et l’amour. Poète, oui, poète, « homme condamné à mort et qui dit non » (Gatien Lapointe). Et tandis que, d’un dernier geste, il trace sa signature, tu sens perler sur ta joue une larme étrange d’humanité.

Premier prix
Geneviève Morin
Cégep François-Xavier-Garneau

1993

AH QUE LA NEIGE A NEIGÉ... (1er prix)

Je suis heureux de l’avoir regardée tomber toute la nuit, comme je le faisais autrefois. Je me rappelle des moments heureux où mon vieux grand-père venait nous réveiller, à l’étage, mes trois petits frères et moi, sans que les parents ne s’en doutent. On s’installait devant la grande fenêtre carrelée du salon, d’où l’on pouvait voir la petite ville blanchir peu à peu.

Grand-père nous rapprochait tous, et un murmure grave et doux emplissait de sa chaleur la pièce obscure. Il nous racontait plein d’histoires et de légendes qui changeaient avec le temps sauf une, qui n’a jamais changé, et qu’il racontait pendant la nuit de la première neige de l’année.

C’est l’histoire de sa petite soeur Alphonsine, qui avait été avalée par la neige à l’âge de quatorze ans. La dernière fois que Grand-père l’a vue, elle plongeait dans la gigantesque tombée de flocons, comme tombait la neige cette nuit. On n’a jamais su si on l’avait retrouvée ou non et, de toute façon, ça ne nous intéressait pas. C’est la manière dont il décrivait sa soeur se fondre parmi les flocons qui nous captivait. Il pouvait passer des heures à seulement nous décrire la neige. Il n’avait aucune haine envers elle, au contraire, il lui pardonnait.

Comment une chose aussi pure avait-elle pu faire consciemment une pareille atrocité ? Non… Il nous embarquait dans son rêve, nous l’a légué et, depuis, il nous a tous les quatre suivis.

Chaque première nuit de neige, la voix de Grand-père et le son de ses larmes éclatant dans mes mains reviennent me hanter. Je ne peux me raisonner. Je m’entoure des portraits de Grand-père et de mes frères, et les tourne vers la grande fenêtre du salon de ma petite maison, question de ne pas être seul. Je commence à murmurer l’histoire de la petite disparue et puis c’est le silence contemplatif jusqu’au matin couvert de neige…

Premier prix
Patrick Drapeau
Cégep de Rimouski

AH QUE LA NEIGE A NEIGÉ... (2ème prix)

Ah que la neige a neigé… sous les cieux hivernaux. La tombée des flocons aseptisés innocente les parvis. Et la mort meurt sous la blancheur désolée… Autre part, c’est Blanche-Neige qui s’approche vers les rives de l’enfance. Blanche-Neige dans la ville s’éclipse, se dérobe aux regards fulgurants des grands. Encore tout enfance, simple et candide, elle n’a pas croqué la pomme. Elle va.

Les cristaux fiévreux choient et déchoient, puis tombent et chaulent la terre charbonneuse.
Surviennent Adam et sa pomme. Ève n’y est pas : congé de maladie. Adam partage sa pomme coupable avec Blanche-Neige dans un train de banlieue. Terminus, c’est la fin du trajet. C’est la fin de l’enfance : Blanche-Neige est amoureuse. C’est trop tard ; trop tard pour retrouver sa naïveté d’enfant, trop tard pour retourner en arrière, trop tard pour recueillir les joies simples de l’enfance. Trop tôt pour en mourir.

La mort des illusions. La neige s’est salie, finie la pureté enfantine. Saleté rivale !

Ève la sidéenne rougit d’avoir contaminé la « pauvre petite » Blanche-Neige. À qui la faute ?

Si la neige a neigé au temps de mon enfance, elle s’est vite souillée de ma désillusion.

Quelle heure est-il ? Dix-huit ans qu’elle m’a suivi et, tout d’un coup sans crier gare, elle s’enfuit et s’en fout éperdument, mon enfance ! Je reste là, immobile, sur le quai d’une gare à regarder le temps qui passe, ma valise à mes pieds. Mon enfance est partie, souillée.

Et moi, j’attends, dévalisé.

Deuxième prix
Guillaume Bard
Cégep de Rimouski

1992

PHALÈNES

C’est le jour qui décline. De mon siège, du cimetière, je regarde s’écrouler le soleil sous les vagues de phalènes. Leurs battements d’ailes, kaléidoscopes de poussière, se convulsent et convergent vers le couchant, comme vers une luciole moribonde.

Mes membres desséchés, maintes fois resurgis de la pierre, frémissent et frissonnent sous leur gangue de lichen. Mes yeux, cailloux ternis par les pluies, s’exorbitent vers les derniers rayons du dieu Rê. Mes pieds, stigmatisés par les siècles et les schismes, se recroquevillent sous l’humus.

Et soudain, comme un souvenir réinventé, comme un vieux rêve dépoussiéré, il se gonfle. Lui. Il est perdu au fond de ma cage, emprisonné sous les froids linceuls du granit, mais il vit encore. Il entretient précieusement l’étincelle, l’étoile de vie dans son crépuscule minéral.

Et ça lui reprend. Lui, mon coeur. Il se gorge de sang, se gonfle de chaleur, fait rouler la vie dans mes veines oubliées. Resurgit en moi, comme aux temps anciens, la douceur un peu âcre de la vie. Mes drapées de pierre se fendillent, se craquèlent, s’écartèlent pour laisser place à la chaleur.

Ma chair se sublime et se glorifie, s’élève comme un pain au four de ciment. Je sens mes peaux se séparer en mille opales, se dissocier totalement de la matière volcanique.

Enfin, apothéose de mon incarnation, sommet de ma jouissance, alors que le sang gicle par mes pores, compressé par un trop plein de liberté, traverse mon échine : l’éclair ! Ultime pulsion, celle qui fait crouler les montagnes et s’écarter les cumulo-nimbus, l’ultime impulsion, celle qui précipite hors de la pierre mes ailes encore toutes froissées.

Et face au couchant, les rémiges cabrées vers le ciel, je prends mon envol, libéré des entrailles de la terre, dernier ange à naître…

Premier prix
Nicolas Dickner
Cégep de Rivière-du-Loup

BONJOUR, MONSIEUR FREUD !

Pulsion, pour moi, c’est vous.
Votre pulsion de vie, Éros,
La pulsion qui enlève jupes et barbiches,
Parapluies, lunettes, tabous !
Éros anti-catholique, anti-orthodoxe et anti-juif,
L’Éros qui soulève l’indignation de l’honorable corps professoral contre vous.
Votre pulsion de mort, Thanatos, vos angoisses, vos ombres,
et, oui, surtout,
votre mâchoire, putride, ténébreuse et finale.
Tous les gens ont l’air de bien vous connaître :
— Ah, Freud ! Fredy, ah, la psychanalyse !
Mais vous, votre mâchoire, au service de la science,
Votre parapluie, chapeau et pardessus.
Au revoir, Monsieur Freud !
Vous, le premier scientifique à couilles.
Au revoir, Monsieur Freud !
Vous n’existez plus !
Un behavioriste radical

Deuxième prix
Alina Ramona Dumitrescu
Université de Montréal

 
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